Politique

Le discours royal : des principes souverains à l’épreuve de la mise en œuvre Lecture critique constructive du discours royal à l’ouverture de la douzième législature

AIT-EZZI Younes

  1. Le discours royal : des principes souverains à l’épreuve de la mise en œuvre

Lecture critique constructive du discours royal à l’ouverture de la douzième législature

Le 9 octobre 2026, le roi Mohammed VI a adressé un discours au Parlement à l’occasion de l’ouverture de la première session de la première année législative de la douzième législature. Un discours qui ne saurait être lu comme une simple allocution protocolaire, mais comme un document politique stratégique définissant les contours de la prochaine étape. Toutefois, une lecture critique constructive exige de dépasser le stade de l’éloge du texte pour examiner sa structure interne, la cohérence de ses objectifs avec les instruments de mise en œuvre disponibles, et les aspects qui nécessitent davantage de clarification.

Le message de souveraineté : clarté du principe et nécessité de préciser les mécanismes

L’affirmation royale selon laquelle « le partenariat est un choix souverain et un engagement volontaire, et ne saurait en aucun cas faire l’objet de pressions, de menaces ou de chantage » constitue l’un des messages les plus forts du discours. La force de ce message tient au fait qu’il intervient dans un contexte régional troublé, où les relations maroco-espagnoles connaissent des tensions liées aux dossiers de la migration, de Sebta et de Melilla, ainsi qu’à des pressions économiques internationales croissantes. Le discours a eu raison de poser une distinction essentielle entre l’interdépendance stratégique et la dépendance politique, distinction que les milieux diplomatiques internationaux suivent de près.

Cependant, la difficulté structurelle de cet axe réside dans le mécanisme. Si le discours consacre le principe, il reste à préciser comment le traduire en mesures concrètes. Que signifie un « partenariat souverain » dans le traitement du dossier migratoire lorsque les mécanismes de coopération bilatérale restent marqués par une supériorité de négociation évidente du partenaire européen ? Et comment la souveraineté se traduit-elle en pratique alors que le Maroc dépend des marchés d’exportation européens et des financements des institutions financières internationales ? Le discours élève le niveau d’ambition et laisse au gouvernement et au Parlement la tâche de définir une base opérationnelle pour la mise en œuvre.

« Une nouvelle génération de stratégies » : une ambition qui nécessite un financement

Le roi a appelé à « lancer une nouvelle génération de grandes stratégies » dans les domaines de la sécurité hydrique, énergétique et alimentaire, du décollage industriel, de l’économie numérique et de l’intelligence artificielle. L’ajout de l’intelligence artificielle comme nouvel axe traduit une conscience précoce des transformations de l’économie mondiale, ce qui recoupe des rapports internationaux classant le Maroc comme acteur émergent de la transformation numérique sur le continent africain.

Mais une critique constructive impose de s’interroger sur le coût. Lancer simultanément de grandes stratégies dans cinq secteurs vitaux exige une mobilisation financière massive, à un moment où les finances publiques subissent des pressions croissantes. Le discours n’a pas mentionné les sources de financement, ni précisé le rôle du secteur privé national, appelé à « s’ériger en acteur stratégique de la transformation du développement », sans indiquer les incitations ou les garanties qui lui seront accordées. Cette absence soulève une question légitime : s’agit-il de stratégies réalisables ou d’une déclaration d’intentions que les gouvernements successifs devront assumer ?

La justice territoriale : un diagnostic explicite, en attente de mécanismes

L’une des dimensions les plus profondes du discours réside dans sa référence explicite à « mettre un terme au retard accusé dans l’activation de la Charte nationale de la déconcentration administrative », ce qui constitue une reconnaissance implicite que les grands chantiers royaux n’ont pas été mis en œuvre au rythme requis. M. Bouanou, dirigeant du Parti de la justice et du développement, a relevé que ces rappels à l’ordre renvoient au discours de 2014 sur des chantiers non achevés, au premier rang desquels la déconcentration administrative.

Cette reconnaissance des retards a une valeur politique certaine, car elle rompt avec la logique de l’autocélébration. Mais le discours reste limité au niveau du diagnostic, sans proposer de cadre contraignant de reddition des comptes. Alors que le roi affirme que « le véritable enjeu de la prochaine étape réside dans le travail de terrain au niveau territorial », il ne précise pas le mécanisme qui contraindra les administrations centrales à transférer compétences et ressources aux régions. Le chercheur Tarek Moudden a souligné que les obstacles incluent « un manque de ressources humaines et financières au niveau local et un flou dans la répartition des rôles entre le centre et les acteurs locaux ». Le discours diagnostique avec précision la réalité, mais il nécessite des mécanismes d’exécution plus clairs.

La question de la reddition des comptes : qui demande des comptes ?

Alors que le discours a marqué un tournant en affirmant la responsabilité parlementaire comme « engagement politique et contrat moral », la question de la reddition des comptes est restée posée. Certains chercheurs ont souligné que l’attachement à l’identité « ne devrait pas rester un simple discours symbolique, mais devrait se transformer en comportement politique et éthique se reflétant dans la gestion des affaires publiques ».

Cette critique touche un point essentiel : le discours appelle les parlementaires à la responsabilité, mais ne met pas en place de mécanisme pour évaluer leur performance ou les responsabiliser. Si le « mandat parlementaire est un engagement politique », qui demande des comptes à celui qui manque à cet engagement ? En l’absence d’une réponse claire, l’insistance sur la responsabilité devient un discours éthique non contraignant institutionnellement. La question demeure posée et appelle une réponse institutionnelle claire.

Conclusion critique

Le discours royal à l’ouverture de la douzième législature porte une vision stratégique claire, une conscience précoce des transformations géopolitiques et économiques mondiales, et une disposition à reconnaître les retards dans certains chantiers internes. Ce sont là des éléments positifs qui méritent d’être salués.

Mais le discours laisse trois questions ouvertes : le financement des grandes stratégies, les mécanismes de mise en œuvre de la déconcentration administrative et la responsabilisation quant aux engagements éthiques. Le discours fixe l’orientation et laisse les feuilles de route de mise en œuvre au gouvernement et au Parlement. C’est en soi un choix politique légitime, mais il signifie que le véritable test ne sera pas dans la rhétorique du discours, mais dans la capacité des institutions à transformer les mots en politiques publiques à impact mesurable.

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