Date : 13/01/2026
Analyse : AIT-EZZI Younes
Dans son rapport semestriel publié en hiver 2025, la Banque mondiale met en lumière une équation économique complexe à laquelle fait face le Maroc : une croissance modeste (3,2 %), une reprise de l’investissement et des exportations, mais face à eux, un déficit structurel profond en matière de création d’emplois et des défis environnementaux et sociaux pressants. Le rapport, intitulé « Donner la priorité aux réformes pour améliorer le climat des affaires », sert de miroir à la réalité de l’économie marocaine. Une lecture attentive entre les lignes révèle cependant un écart entre la précision du diagnostic et la généralité du remède.
Le pouls économique : une reprise fragile face à une sécheresse récurrente
Le rapport commence par un diagnostic de la situation actuelle : la sécheresse persistante étouffe le secteur agricole (-4,6 % de croissance en 2024), mais les secteurs industriels (portés par les phosphates et l’automobile) et l’investissement (notamment direct étranger) sauvent la croissance globale de la chute. C’est là le premier paradoxe : l’économie s’améliore dans les indicateurs macroéconomiques (le déficit de la balance des paiements a diminué, l’inflation est maîtrisée), mais le citoyen ordinaire ne ressent pas cette amélioration. Le taux de chômage reste élevé (13,3 %) et le taux d’activité sur le marché du travail ne cesse de reculer.
La cause fondamentale, comme l’explique le rapport, est « l’écart structurel en matière de création d’emplois ». Au cours de la dernière décennie, la population en âge de travailler a augmenté de plus de 10 %, tandis que l’emploi n’a progressé que de 1,5 %. Il ne s’agit pas là d’une simple crise cyclique, mais d’un dysfonctionnement dans le tissu économique productif.
Le remède principal : réformer le climat des affaires à travers le prisme du « B-Ready »
C’est ici que la Banque mondiale introduit son nouvel outil de diagnostic « B-Ready », qui a remplacé le célèbre indicateur « Doing Business ». Le résultat ? Un bilan mitigé pour le Maroc :
· Point fort : Le Maroc surpasse les pays à revenu similaire dans la qualité du « cadre réglementaire » (les lois elles-mêmes).
· Point faible critique : Il prend du retard sur eux en matière « d’efficacité opérationnelle », c’est-à-dire la capacité de l’État à appliquer ces lois de manière efficace et transparente.
De cette analyse découlent trois priorités de réforme :
1. Le marché du travail : Un système rigide qui protège fortement les travailleurs « à l’intérieur » du secteur formel (Insiders), mais qui élève le coût de l’embauche formelle au point de pousser les entreprises vers l’économie informelle, créant ainsi une armée de travailleurs « en dehors » de toute protection sociale (Outsiders).
2. La justice commerciale : La lenteur et la complexité des procédures de règlement des litiges, ainsi que le manque de transparence et de numérisation, accroissent les risques pour les investisseurs et prolongent la durée des conflits.
3. Les procédures d’insolvabilité : Un cadre juridique incomplet qui rend le sauvetage ou la liquidation des entreprises en difficulté un processus long et complexe, entravant la réallocation du capital vers des activités plus productives.
Entre diagnostic et mise en œuvre : des lacunes dans la prescription
Malgré la précision de ce diagnostic, plusieurs questions critiques émergent quant aux recommandations de la Banque mondiale :
· Les réformes sont-elles « neutres » ? L’accent mis sur la flexibilité du marché du travail et la réduction des coûts d’embauche pourrait se heurter aux intérêts puissants des syndicats et des travailleurs stables, et nécessiterait un paquet parallèle de protection sociale pour les travailleurs précaires.
· Où est le rôle développemental de l’État ? Les recommandations du rapport penchent implicitement pour un modèle axé sur l’amélioration de l’offre (climat des affaires), tout en négligeant relativement le rôle des politiques côté demande (comme l’augmentation des salaires du secteur public pour stimuler la consommation) ou le rôle de l’investissement direct de l’État dans les grands projets d’infrastructure que le Maroc met en œuvre.
· Le défi de la localisation : Comment le Maroc peut-il traduire des recommandations générales comme « améliorer l’efficacité de la justice » en un plan d’action pratique qui tienne compte des spécificités du système juridique et institutionnel marocain, ainsi que de ses capacités humaines et matérielles ?
· Le contexte plus large est absent : Le rapport évoque l’impact de la sécheresse, mais il ne présente pas de vision économique globale pour transformer le défi climatique en véritables opportunités d’investissement dans les énergies vertes et l’agriculture intelligente.
Conclusion : la voie à suivre
Le rapport de la Banque mondiale offre une feuille de route aux contours clairs pour les réformes réglementaires nécessaires. Leur succès dépendra de la capacité du gouvernement et de la société marocaine à « localiser » ces recommandations, à les intégrer dans le cadre du « Nouveau Modèle de Développement » national, et à les équilibrer avec des priorités sociales urgentes telles que le soutien aux groupes vulnérables et la création d’opportunités pour les jeunes et les femmes. L’équation la plus difficile n’est pas de savoir ce qu’il faut réformer, mais comment le mettre en œuvre sans provoquer de tensions sociales, et d’une manière qui génère une croissance économique qui ne soit pas seulement un chiffre statistique, mais qui se traduise par des emplois décents et un bien-être tangible pour le citoyen.
Le rapport se termine par un équilibre des risques, mais le message implicite est clair : le temps n’est pas du côté du Maroc. Accélérer le rythme des réformes institutionnelles profondes n’est plus un choix de luxe, mais une condition nécessaire pour sortir du piège d’une croissance modeste et d’un chômage élevé, et pour répondre aux attentes d’un peuple jeune et ambitieux.