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Le spectre, le prophète et la rue Le marxisme entre Derrida et Fukuyama — ce que révèlent les colères de France, de Belgique et d’Espagne

AIT-EZZI YOUNES

Le spectre, le prophète et la rue

Le marxisme entre Derrida et Fukuyama — ce que révèlent les colères de France, de Belgique et d’Espagne

En 1993, Jacques Derrida prend la parole lors d’un colloque en Californie pour prononcer une phrase que peu attendaient : « Je ne suis pas marxiste. » Mais il s’empresse d’ajouter que Marx ne mourra pas, et que ses spectres reviennent toujours. Face à lui, quatre ans plus tôt, Francis Fukuyama avait annoncé la fin de l’Histoire et fait de la démocratie libérale le mot final. Aujourd’hui, plus de trente ans plus tard, des centaines de milliers de personnes descendent dans les rues en France, en Belgique et en Espagne, réclamant ce que Fukuyama croyait relégué aux oubliettes de l’Histoire. Qui avait raison ? Et qui en paie le prix ?

Le spectre qui a refusé d’être enterré

Spectres de Marx n’est pas une défense classique du marxisme. Derrida, théoricien de la déconstruction, n’était pas marxiste au sens partisan. Mais il estimait que proclamer la mort de Marx relevait d’une imposture intellectuelle. Le Marx-père est mort, disait-il, mais il nous revient « sous forme de spectre ». Ce retour n’est pas la répétition littérale de ses textes : c’est la convocation d’une hégémonie toujours active — l’hégémonie du capitalisme lui-même, celle que Marx voulait démasquer.

Derrida voyait dans le discours de la « fin de l’Histoire » une forme de « conjuration » : la tentative désespérée d’exorciser le spectre communiste après la chute du mur de Berlin. Mais les esprits ne se chassent pas par le déni. Le capitalisme financier, qui a célébré sa victoire dans les années 1990, a produit des crises en série : 2008, le Covid, la crise énergétique. Et chaque crise réveille le spectre.

Fukuyama : le prophète de la victoire libérale

En 1989, Fukuyama publie un article dans The National Interest : « La fin de l’Histoire ? ». Sa voix est assurée : avec l’effondrement de l’Union soviétique, il n’existe plus d’alternative réelle à la démocratie libérale et à l’économie de marché. Il s’appuie sur Hegel, mais à travers la lecture d’Alexandre Kojève, pour annoncer que « la lutte pour la reconnaissance » est terminée et que l’humanité a atteint sa forme finale.

Le problème, c’est que Fukuyama réduit le marxisme à l’expérience soviétique. Il n’y voit pas des théories de l’exploitation, des contradictions structurelles du capitalisme, ni même une critique du colonialisme. Pour lui, le marxisme était un système politique qui a échoué, non une analyse du réel. Aussi, lorsque le système s’est effondré, il a cru que l’idée s’était effondrée avec lui.

Mais l’Histoire, semble-t-il, n’a pas lu Fukuyama avec attention. Les crises sociales que traverse l’Europe aujourd’hui ne sont pas de simples « problèmes passagers » dans un système libéral triomphant. Elles expriment des contradictions profondes de la structure du capitalisme contemporain : inégalités croissantes, austérité forcée, recul des services publics.

L’Europe… quand le spectre descend dans la rue

Ce qui se passe en France, en Belgique et en Espagne n’est pas une simple protestation contre la vie chère. C’est le résultat cumulé des politiques d’austérité imposées sous le slogan « il n’y a pas d’alternative ». En France, 141 écoles ont fermé, et des centaines de milliers d’élèves et d’enseignants sont descendus dans la rue pour exiger des écoles dignes. En Belgique, des manifestations pacifiques se sont transformées en affrontements avec la police, et plus de 200 personnes ont été arrêtées. En Espagne, la crise du logement s’est embrasée après l’expulsion d’une femme âgée de son appartement, devenue le symbole d’un combat national contre la spéculation immobilière.

Ces protestations ne sont pas menées par des « extrémistes », comme certains médias tentent de le faire croire. Elles rassemblent des étudiants, des travailleurs, des parents d’élèves et des mouvements pour le logement. Mais ce qui inquiète les pouvoirs, c’est que la gauche radicale, y compris des partis marxistes comme le Parti du travail de Belgique (PTB), commence à investir cette colère pour construire des alternatives politiques.

Et là est le paradoxe : après trente ans de discours sur la « fin de l’Histoire », la question marxiste fondamentale revient au premier plan : qui possède ? qui exploite ? qui paie ? Pas nécessairement sous la forme révolutionnaire du XIXe siècle, mais sous une forme nouvelle : le logement, l’éducation, la justice sociale.

Le spectre ne cesse de nous hanter

Derrida n’était peut-être pas marxiste, mais il avait compris une chose essentielle : le capitalisme ne triomphe pas une fois pour toutes. C’est un système qui se nourrit des crises et se reproduit par l’expulsion et l’exclusion. Fukuyama, malgré sa prophétie, n’a pas su voir que la « victoire » libérale était fragile parce qu’elle reposait sur l’exclusion de millions d’êtres humains de ses fruits.

Aujourd’hui, dans les rues de Bruxelles, de Paris et de Madrid, des jeunes sortent non pas pour défendre une théorie marxiste toute faite, mais pour vivre dignement. Pourtant, sans le savoir, ils raniment une part de l’héritage que Derrida refusait d’enterrer et que Fukuyama refusait de reconnaître. Le spectre est toujours là. Pas seulement dans les livres, mais dans les revendications qui ne meurent pas : le pain, la liberté, la justice.

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