Politique

Maroc 2026 : radiographie d’élections législatives qui ont réordonné la scène politique sans en ébranler les fondations

AIT-EZZI Younes

Maroc 2026 : radiographie d’élections législatives qui ont réordonné la scène politique sans en ébranler les fondations

Le 23 septembre 2026, près de 15,8 millions d’électeurs marocains se sont rendus aux urnes pour élire les membres de la Chambre des représentants, à l’occasion d’un scrutin législatif qui est le douzième depuis l’indépendance du Royaume. Malgré l’ampleur des chiffres accompagnant ce rendez-vous électoral — 7 288 candidatures en compétition pour 395 sièges, soit plus de 18 candidats par siège —, l’événement majeur n’a pas été l’intensité de la compétition, mais ce que les résultats ont révélé sur l’état de la relation entre le citoyen et l’institution électorale, d’une part, et sur les dynamiques nouvelles au sein de la carte partisane, d’autre part.

Un taux de participation révélateur d’une fracture de confiance

Au moment de l’annonce des résultats préliminaires, le chiffre le plus préoccupant a été le taux de participation, qui n’a pas dépassé 38,08 %, contre 50,86 % en 2021 et 42,27 % en 2016. Ce recul marqué, le plus faible depuis des années, soulève des questions fondamentales sur la capacité du processus électoral à mobiliser les électeurs dans un contexte de persistance de l’incertitude économique et sociale. Ces données renforcent l’hypothèse selon laquelle une large partie de la société marocaine, notamment les jeunes — qui ne représentent que 15 % des inscrits dans la tranche d’âge de 25 à 34 ans —, considère désormais l’acte électoral comme un instrument à l’impact limité sur le cours de la décision politique.

La surprise du PAM et la remontée du PJD

Les résultats ont placé en tête le Parti Authenticité et Modernité (PAM) avec 97 sièges, devant le Rassemblement National des Indépendants (RNI) avec 66 sièges et le Parti de l’Istiqlal avec 65 sièges. Mais la véritable surprise a été la progression qualitative du Parti de la Justice et du Développement (PJD), passé de 13 sièges en 2021 à 54 sièges. Une note de recherche de l’Institut marocain d’analyse des politiques qualifie cette évolution de résultat d’« une articulation calculée entre des variables politiques stratégiques et une préparation organisationnelle de terrain ».

Cette remontée s’explique, selon le chercheur Abderrahmane Allal, par des facteurs imbriqués, au premier rang desquels les événements du 7 octobre 2023 et leurs suites, qui ont replacé la cause palestinienne au cœur du discours du parti, ce qui « a redonné un souffle à son corps organisationnel épuisé », outre le bénéfice tiré de sa position dans l’opposition parlementaire entre 2021 et 2026 pour interpeller le gouvernement sur les questions de protection sociale, de santé et d’éducation.

Une carte politique complexe et les calculs de la majorité

Malgré sa position de premier parti, le PAM, avec 97 sièges, a besoin de 101 sièges supplémentaires pour atteindre la majorité absolue de 198 sièges. Cette réalité ouvre la voie à plusieurs scénarios de formation du gouvernement, notamment une coalition tripartite réunissant le PAM, le RNI et l’Istiqlal, scénario susceptible d’offrir une majorité confortable si les partis concernés surmontent les tensions ayant marqué la campagne électorale. Un second scénario demeure toutefois possible : l’entrée du PJD dans l’équation gouvernementale, d’autant que ce dernier doit lui aussi traduire sa « convalescence électorale » en gains politiques concrets.

Cette hypothèse se heurte cependant à un obstacle majeur. Comme le souligne le professeur de sciences politiques Zakaria Abou El Dahb, « la cohabitation entre le PJD et le RNI reste hautement improbable », ce qui rend l’hypothèse d’une coalition tripartite la plus probable, sans exclure des alliances plus larges incluant des partis plus petits.

Réformes électorales : avancées et contraintes structurelles

Le cadre juridique de ces élections a connu des modifications importantes, notamment l’adoption d’un système de quotas pour les femmes dans les circonscriptions régionales : 90 sièges sur 395 ont été réservés aux femmes dans les seules circonscriptions régionales, soit l’équivalent de 22,8 % du total des sièges. Un mécanisme de soutien à la représentation des jeunes a également été introduit, avec l’abaissement de l’âge maximal des candidats en tête de liste de 40 à 35 ans. Malgré l’importance de ces mesures, elles demeurent insuffisantes pour traiter le déficit structurel de la participation politique, d’autant que la représentation des jeunes dans la nouvelle Chambre n’a pas encore atteint les ambitions de changement affichées.

Signification des résultats : une redistribution, non une recomposition

Dans une lecture analytique des résultats, Zakaria Abou El Dahb estime que ce qui s’est produit n’est pas une véritable « recomposition » de la scène politique, mais plutôt une « redistribution des rôles » entre les trois premières forces, qui sont restées les mêmes, avec un retour en force du PJD. Cette thèse confirme que la structure politique marocaine, fondée sur un pluralisme partisan dominé par une logique d’alliances souples et par le rôle central de l’institution monarchique dans la nomination du Chef du gouvernement, conformément à l’article 47 de la Constitution de 2011, n’a pas changé en profondeur.

Vers les élections communales et régionales de 2027 ?

À l’issue de ce rendez-vous, les regards se tournent vers les élections communales et régionales prévues en 2027, qui constitueront un test réel de la capacité des partis à traduire leurs résultats nationaux en pouvoir local effectif. Le PJD, sorti renforcé de ce scrutin, cherche déjà à « traduire cette remontée en gains supplémentaires » lors des prochaines élections. De son côté, le PAM se trouve face à un double défi : transformer son avance électorale en alliances gouvernementales cohérentes et convertir son discours politique en réalisations concrètes sur le terrain.

Conclusion : des élections qui consacrent le pluralisme et reportent le débat de fond

Les élections de 2026 ont peut-être produit un Parlement plus diversifié et plus représentatif des femmes et des jeunes, mais elles ont, dans leur essence, consacré la continuité d’un modèle politique fondé sur le pluralisme partisan et l’alternance limitée. Le principal défi auquel le Maroc est aujourd’hui confronté ne se limite pas à la formation d’une majorité gouvernementale ; il s’étend à la nécessité de traiter la crise de confiance croissante entre le citoyen et les institutions intermédiaires. Alors que le Royaume se prépare aux échéances de 2027, une question demeure en suspens : cette démocratie électorale parviendra-t-elle à dépasser ses limites formelles pour devenir une démocratie effective, à l’écoute des voix des près de 62 % d’électeurs qui ont boudé ce rendez-vous ?

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page