Politique

Du rêve de Gramsci aux calculs de Fatima-Zahra Mansouri : quelle légitimité pour le Bloc démocratique aujourd’hui ?

AIT-EZZI Younes

Du rêve de Gramsci aux calculs de Fatima-Zahra Mansouri : quelle légitimité pour le Bloc démocratique aujourd’hui ?

Dans le contexte des consultations pour la formation de la majorité gouvernementale conduite par Fatima-Zahra Mansouri, le nom du « Bloc démocratique » revient à l’avant-scène du débat politique. Alors que la cheffe du gouvernement désignée s’oriente vers une coalition réunissant son parti, le Parti Authenticité et Modernité (PAM), avec le Parti de l’Istiqlal, l’Union socialiste des forces populaires (USFP) et le Parti du progrès et du socialisme (PPS), une question essentielle se pose : assistons-nous à une véritable renaissance de l’idée de Bloc, ou à une instrumentalisation politique d’une légitimité historique vide de substance ?

Gramsci : la légitimité organique, non numérique

Pour comprendre ce débat, il faut revenir à Antonio Gramsci. Chez lui, le « bloc historique » n’était pas une alliance électorale passagère, mais une structure organique unissant l’économie aux idées et aux institutions. L’hégémonie, dans sa conception, ne s’obtient pas par la force seule, mais par la direction intellectuelle et morale. Un véritable bloc exige une « volonté collective » et une culture partagée, et non la simple addition de sièges parlementaires. C’est un projet de société, non un marchandage de portefeuilles ministériels.

Le Bloc marocain : la légitimité du combat

Dans le contexte marocain, le « Bloc démocratique » est né en 1992 des entrailles de l’opposition. Il réunissait les partis de l’Istiqlal, de l’USFP, du PPS, de l’Union nationale des forces populaires (UNFP) et de l’Organisation de l’action démocratique et populaire (OADP). Son mémorandum réformiste de 1991 était un projet politique avant d’être un rassemblement électoral : réforme constitutionnelle, équilibre des pouvoirs, indépendance de la justice, protection des libertés. Son parcours a culminé avec le gouvernement d’alternance dirigé par Abderrahmane Youssoufi en 1998. Sa légitimité était donc militante, fondée sur l’opposition et l’engagement démocratique.

De l’alternance à l’extinction

Mais ce parcours s’est rapidement brisé. Avec le passage des partis du Bloc de l’opposition au gouvernement, leur influence a reculé. Jamal El Asri, secrétaire général du Parti socialiste unifié (PSU), affirme que le Bloc a été fondé par cinq partis et que, lorsque deux partis fondateurs l’ont quitté, le Bloc a pris fin. Il s’est ainsi transformé d’un projet réformiste fédérateur en un cadre de coordination marginal, avant de disparaître de fait. Le Bloc a pris fin lorsqu’il a triomphé, ou plutôt lorsque le butin du pouvoir a été partagé.

Pourquoi ressusciter un mort aujourd’hui ?

La convocation du « Bloc » aujourd’hui n’est pas une nostalgie du passé, mais une nécessité politique. Le PAM, fondé en 2008 en réaction au « verrouillage » des partis traditionnels, se trouve aujourd’hui contraint de rechercher une légitimité historique lui offrant une couverture politique. Comme l’a déclaré Fouad Ali El Himma, fondateur du parti, la légitimité historique « n’était plus suffisante » ; mais elle est devenue aujourd’hui une nécessité pour faire face à une opposition farouche. Le paradoxe est cependant plus profond : l’alliance avec les partis du Bloc n’est pas un « nouveau contrat social », mais un compromis arithmétique. Abdelaziz El Qaraqi souligne que cette alliance « ne sera pas fondée sur des visions et des idées idéologiques communes, mais résultera d’une approche quantitative et numérique ». Ce qui divise ces partis est plus important que ce qui les unit : le PPS a participé au gouvernement Benkirane, tandis que l’USFP a préféré l’opposition ; ils ont même échoué à se coordonner au sein de l’opposition.

Quelle légitimité est instrumentalisée ?

C’est ici que se révèle la question centrale. La légitimité recherchée est-elle historique, parce que les partis disposent d’un capital de combat ? Est-elle électorale, parce que la majorité numérique confère au gouvernement une légitimité constitutionnelle ? Ou est-elle pragmatique, parce que Mansouri a besoin d’une alliance lui garantissant la stabilité parlementaire ? En réalité, la majorité proposée est fragile : elle ne dépasse que de peu le seuil de la majorité absolue, avec des risques de contestation des sièges de certains partis devant la Cour constitutionnelle. Plus grave encore, la contradiction idéologique : comment des partis de gauche et ouvriers peuvent-ils s’allier à un parti conservateur sous la direction d’un parti né précisément comme leur adversaire ?

Bilal Talidi indique que « le choix politique fondamental n’a pas changé : il consiste à isoler les islamistes, mais la différence réside dans le changement des visages et la correction des erreurs de l’expérience précédente ». Et voici le grand paradoxe : le « Bloc démocratique », né pour affronter l’autoritarisme, est aujourd’hui convoqué pour faire passer une majorité fragile sous la coupole du Parlement.

Conclusion : un bloc sans âme ?

La différence entre le bloc historique de Gramsci et le Bloc marocain d’aujourd’hui est celle qui sépare un projet de société d’une alliance électorale. Un véritable bloc exige une « volonté collective » et une culture politique partagée, non une simple distribution de portefeuilles ministériels. Ce que nous observons aujourd’hui, c’est la convocation d’une mémoire politique, non un projet d’alliance prêt à l’emploi. Et même si cette alliance voyait le jour, le « mariage orthodoxe » entre le PAM et le Bloc, comme l’a décrit une source, « finira par un divorce ».

Reste la question essentielle : peut-on construire un véritable bloc démocratique dans le Maroc d’aujourd’hui, ou le temps politique ne permet-il plus qu’une majorité numérique fragile, sans âme ni projet ?

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page