Économie

Le secteur privé marocain : des contributions modestes, des privilèges abondants, en attendant la reddition de comptes

AIT-EZZI Younes

Le secteur privé marocain : des contributions modestes, des privilèges abondants, en attendant la reddition de comptes

Dans l’économie politique internationale, la maturité du secteur privé se mesure à trois critères essentiels : sa part dans l’investissement global, sa capacité à créer des emplois durables et sa responsabilité fiscale à l’égard du Trésor public. Si l’on soumet le secteur privé marocain à ces critères, une contradiction structurelle flagrante apparaît : un secteur qui bénéficie d’incitations, de privilèges et de soutiens publics dans une proportion bien supérieure à ce qu’il contribue réellement au développement économique et social.

Investissement en recul et entreprises dépendantes de l’État

Les données de la Banque mondiale indiquent que l’investissement privé au Maroc ne représente qu’environ un tiers de l’investissement total, tandis que le secteur public en supporte la plus grande part. Le volume de l’investissement public a atteint des niveaux record sans précédent, passant de 230 milliards de dirhams en 2021 à près de 380 milliards en 2026, soit une augmentation d’environ 65 %. Malgré l’ambition officielle de porter la contribution du secteur privé aux deux tiers d’ici 2035, la trajectoire actuelle montre que ces objectifs « ne seront pas atteints dans les délais fixés », ce qui a conduit le wali de Bank Al-Maghrib à s’adresser aux entreprises marocaines avec une franchise rare : le secteur privé « doit se réveiller ».

Cette situation reflète un véritable paradoxe : une économie qui prétend que le secteur privé est son principal moteur, alors que l’État demeure le premier financeur et le principal porteur de risques. En l’absence du secteur privé dans l’équation de l’investissement, les plans de développement deviennent tributaires de la capacité des finances publiques à tenir, ce qui soulève de sérieuses questions sur la soutenabilité du modèle.

Une économie de services fragile et faiblement productive

La concentration du secteur privé sur les services constitue l’une des manifestations les plus marquantes des déséquilibres structurels de l’économie marocaine. Le secteur des services a représenté 60,1 % du produit intérieur brut en 2024, contre 26,5 % pour le secteur secondaire. À lui seul, le secteur des services emploie 49,3 % des actifs, soit l’équivalent de 5,25 millions de personnes, tandis que le secteur industriel n’absorbe que 13,7 % de l’ensemble des actifs.

Mais le paradoxe le plus profond réside dans le fait que la domination des services ne s’est pas traduite par des gains de productivité notables. Alors que l’activité d’un nombre limité de grandes entreprises se concentre dans les services financiers, technologiques et exportables, le secteur des services demeure majoritairement à faible valeur ajoutée et à faible intensité technologique. La Banque mondiale a indiqué que 83 % des entreprises marocaines opèrent dans le secteur informel, soit le taux le plus élevé de la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, ce qui signifie que le véritable tissu entrepreneurial du Maroc reste dispersé, peu productif et incapable de rivaliser sur les marchés extérieurs.

Recherche et développement : le secteur privé absent de l’avenir de l’économie

L’investissement dans la recherche et le développement est l’un des indicateurs les plus importants de la qualité du capitalisme national, car il reflète la disposition des entreprises à bâtir des avantages compétitifs durables au lieu de se contenter d’une rente sectorielle ou conjoncturelle. Mais les chiffres marocains en la matière révèlent une absence inquiétante du secteur privé : la dépense nationale totale en recherche et développement ne dépasse pas 0,75 % du produit intérieur brut, tandis que la contribution du secteur privé au financement de cette dépense ne dépasse pas 30 %, un taux d’une faiblesse criante au regard des normes internationales.

Cette absence signifie concrètement que le secteur privé marocain refuse d’assumer le coût de l’innovation, laissant la charge de la recherche scientifique au budget public et aux universités. Il en résulte que l’économie marocaine consomme la technologie importée au lieu de la produire, et s’appuie sur les privilèges fiscaux et une main-d’œuvre bon marché plutôt que sur la construction de capacités compétitives réelles. Le Conseil économique, social et environnemental a examiné ce paradoxe lorsqu’il a appelé le secteur privé à « augmenter considérablement ses investissements » dans la recherche scientifique, estimant que le financement continue de « reposer essentiellement sur les ressources publique.

Création d’emplois : des promesses qui ne se traduisent pas en chiffres

S’agissant de la création d’emplois, il apparaît que le secteur privé marocain crée des postes en deçà de son potentiel, et que la croissance économique ne se traduit pas proportionnellement en emplois. Les données du Haut-Commissariat au Plan montrent que l’élasticité emploi-croissance, qui mesure la réaction de l’emploi aux variations du produit intérieur brut, est passée de 0,23 durant la période 2007-2012 à 0,19 entre 2013-2019, avant de s’effondrer à seulement 0,06 durant 2022-2025. Cela signifie qu’une hausse de 1 % du PIB ne se traduit plus que par une augmentation dérisoire de 0,06 % du nombre d’actifs occupés.

Ce recul s’explique en grande partie par la nature de l’investissement existant : les grands projets d’infrastructure, qui dominent la croissance actuelle, créent des emplois temporaires et non des emplois permanents ; de plus, la dépendance à l’égard des projets publics plutôt que de l’investissement privé productif limite la capacité de l’économie à générer des emplois durables. Les estimations de la Banque mondiale indiquent que le Maroc pourrait créer 1,7 million d’emplois supplémentaires d’ici 2035, mais ce scénario reste tributaire de réformes structurelles profondes dans lesquelles le secteur privé est un acteur essentiel.

Évasion fiscale : bénéficier sans contribuer

Sur le plan de la responsabilité fiscale, les déséquilibres les plus visibles apparaissent dans la relation entre le secteur privé et l’État. Les données de la Direction générale des impôts révèlent qu’un tiers des entreprises enregistrées au Maroc, soit environ 130 000 entreprises sur 400 000, n’ont déposé aucune déclaration fiscale et n’ont acquitté aucun impôt pendant trois années consécutives. Le terme « entreprises dormantes » renvoie à un phénomène plus large : l’organisation de sociétés fictives à des fins de manipulation comptable et d’évasion des obligations fiscales.

Les mécanismes d’évasion fiscale sont multiples : « entreprises à déficit permanent », sociétés fictives, et méthodes de « transfert de bénéfices » pratiquées par les multinationales opérant au Maroc. Une étude académique récemment publiée a établi « l’existence de preuves empiriques d’un comportement de transfert de bénéfices », les bénéfices déclarés au Maroc diminuant lorsque l’écart fiscal entre le Maroc et le pays de la société mère augmente. Ces pratiques s’exercent par des mécanismes sophistiqués reposant sur les « prix de transfert » au sein des groupes, ce qui rend leur détection précise difficile pour l’administration fiscale.

Les effets de l’évasion fiscale ne s’arrêtent pas à la perte financière pour le Trésor ; ils s’étendent à la distorsion de la concurrence entre les acteurs économiques : les entreprises qui assument leurs responsabilités fiscales se retrouvent dans une position concurrentielle injuste face à des sociétés qui manipulent la base imposable, ce qui crée un cercle vicieux affaiblissant les incitations à la conformité.

Conclusion : en attendant un secteur privé qui mérite ses privilèges

Les données montrent que le secteur privé marocain vit sur une contradiction double : d’un côté, il est le premier bénéficiaire des incitations publiques, des infrastructures financées par le Trésor et de la stabilité politique et sociale assurée par l’État ; de l’autre, il est le moins investisseur, le moins industrialisé, le moins investi dans la recherche et le moins respectueux de ses responsabilités fiscales. Cette situation ne constitue pas seulement un problème économique : elle représente un problème de gouvernance économique, de justice fiscale et sociale.

La véritable réforme ne consiste pas à accorder davantage de privilèges au secteur privé, mais à construire un mécanisme liant ces privilèges à une performance réelle et mesurable : investissement industriel, innovation véritable, emplois stables et contribution fiscale équitable. En l’absence de cette reddition de comptes, l’économie marocaine restera coincée entre un État qui assume toutes les charges et un secteur privé qui veut tous les privilèges sans leurs obligations.

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page