De Rabat à Washington : pourquoi le Maroc relève-t-il le niveau de la normalisation malgré le rejet de 89 % de sa population ?
AIT-EZZI Younes

De Rabat à Washington : pourquoi le Maroc relève-t-il le niveau de la normalisation malgré le rejet de 89 % de sa population ?
Le 16 septembre 2026, une déclaration trilatérale américano-israélo-marocaine a annoncé le transfert des relations diplomatiques entre Rabat et Tel-Aviv au niveau d’ambassades pleines et entières, avec échange d’ambassadeurs, expansion des vols et conclusion de nouveaux accords économiques. La décision n’était pas surprenante hors de son contexte régional et international, mais elle a révélé un fossé profond entre les choix de l’État marocain et l’humeur de la rue. Au moment où la déclaration était rédigée à New York, 45 villes marocaines connaissaient 76 actions de protestation sous le slogan « Vendredi d’Al-Aqsa et rejet de la normalisation », de Rabat et Casablanca à Marrakech, Tanger, Fès, Agadir et Oujda.
Des chiffres qui parlent
Cette décision n’était pas un simple ajustement protocolaire, mais l’aboutissement d’un processus ascendant entamé en 2020 avec la signature de l’accord trilatéral, en échange de la reconnaissance américaine de la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental. Mais le processus n’est pas resté dans le cadre diplomatique : il s’est étendu à l’économie et à la sécurité. Les données de la base Comtrade des Nations unies sur le commerce international révèlent que la valeur des échanges commerciaux entre le Maroc et Israël a atteint environ 498,7 millions de dollars en 2025, enregistrant un déficit commercial au profit d’Israël de 262,8 millions de dollars. Fait notable : le chapitre tarifaire 96, consacré aux « ouvrages divers », a représenté à lui seul 332,73 millions de dollars des importations marocaines en provenance d’Israël, soit 87,4 % du total, sans que les données disponibles fournissent de détail suffisant sur la nature de ces marchandises.
Sur le volet militaire, les Forces armées royales marocaines ont signé en février 2026 un contrat avec la société israélienne Elbit Systems pour l’achat de 36 systèmes d’artillerie automoteurs de type Atmos 2000, ce qui a fait d’Israël le troisième fournisseur de défense du royaume en 2023. Cette coopération ne s’est pas limitée aux achats : elle s’est étendue à une commission militaire mixte qui a tenu sa troisième réunion fin 2025 pour tracer son plan d’action 2026.
La voix de la rue face à la logique de l’État
Ce qui rend cette escalade particulièrement controversée, c’est le contraste flagrant avec l’opinion publique. Le dernier sondage de l’Indice arabe a montré que 89 % des Marocains s’opposent à la reconnaissance d’Israël, contre seulement 6 % qui y sont favorables. Ce chiffre n’est pas resté une statistique froide : il s’est traduit par un mouvement de protestation organisé, conduit par le Front marocain de soutien à la Palestine et contre la normalisation, qui a annoncé un programme national d’actions entre le 25 et le 27 septembre 2026.
Mais les mobilisations ne se sont pas déroulées sans heurts. À Tanger, les autorités locales ont interdit un rassemblement, et la place des Nations a connu un déploiement sécuritaire intensif ; l’avocat Mohamed Sarroukh, membre du bureau central de l’Espace marocain pour les droits humains, a été arrêté avec un groupe de militants avant leur libération ultérieure. À Agadir, les forces de l’ordre ont encerclé un rassemblement pour l’empêcher de se transformer en marche. L’Espace marocain pour les droits humains a qualifié ces pratiques de « contraires à la Constitution marocaine, aux lois nationales et aux pactes internationaux ».
Ce mode de répression est confirmé par des données plus larges : le Front marocain a signalé l’interdiction de plus de 33 manifestations entre octobre 2023 et octobre 2025, avec des « cas de répression flagrante » enregistrés dans des villes comme Agadir, Sidi Slimane et Rabat. En août 2025, trois membres de l’Organisation de la rénovation estudiantine ont été arrêtés à Tétouan pour leur participation à une campagne pacifique de boycott des produits soutenant Israël. Les autorités ont également de nouveau arrêté la blogueuse Saïda Alami, qui avait déjà purgé deux ans de prison pour ses écrits critiquant la normalisation.
Lecture analytique : entre Sahara et élections
Pour expliquer cette contradiction entre la décision officielle et le rejet populaire, deux facteurs ne peuvent être ignorés. Le premier est le dossier du Sahara : des analystes estiment que Rabat gère le niveau de normalisation en fonction de l’équation de ce qui a été obtenu dans ce dossier, et qu’elle a maintenu un niveau bas de relations entre 2020 et l’adoption de la résolution 2797 du Conseil de sécurité en 2025, avant de bouger lorsqu’elle a jugé que le contexte international permettait d’engranger des gains supplémentaires. Mais ce lien entre souveraineté nationale et normalisation suscite des critiques, y compris au Maroc, où des responsables ont averti que le Sahara « n’est pas une monnaie d’échange » avec une puissance étrangère.
Le second facteur est le calendrier de la décision, intervenue quelques semaines après des élections législatives décrites comme ayant connu une « large déception à l’égard de la politique électorale », et après la nomination de la première femme à la tête du gouvernement, une étape que beaucoup ont considérée comme un simple « remaniement ministériel secondaire » ne touchant pas les centres de décision réels, qui restent entre les mains du roi, lequel conserve un pouvoir exécutif sur les affaires religieuses, la défense, la politique étrangère et la sécurité nationale.
Ce qui attend Rabat
Relever le niveau de la normalisation à des ambassades pleines placera le Maroc devant des épreuves concrètes : d’abord, l’épreuve de la légitimité interne, dans un pays où la rue continue d’exprimer son refus malgré les risques juridiques. Ensuite, l’épreuve des gains réels : le déficit commercial qui dépasse 260 millions de dollars au profit d’Israël, et l’absence de détails sur la nature des marchandises importées dans le chapitre tarifaire 96, rendent difficile pour Rabat de présenter la normalisation comme une « affaire gagnante » pour l’économie nationale. Enfin, l’épreuve de la relation avec l’Union européenne et l’Algérie, à un moment où se croisent les dossiers de Ceuta et Melilla, du Sahara, de l’énergie et de la sécurité régionale.
Le Maroc est devant une équation complexe : une décision souveraine sans couverture populaire, des gains diplomatiques sans traduction économique claire, et un partenariat stratégique sans calcul public du coût. Les questions que pose la rue marocaine ne sont pas des questions « hostiles à la paix », mais des questions sur le prix de cette paix, sur qui le paie, et sur le degré de démocratie de la décision prise au nom de 89 % des Marocains sans les consulter. Ces questions sont légitimes dans tout système politique en quête de légitimité, et ne peuvent être réduites à la catégorie de l’« opposition » ou de la « subversion », car elles portent, en leur essence, sur le rapport entre souveraineté et démocratie, un rapport qui ne se construit que par la transparence et la reddition des comptes.