Le déficit commercial entre le Maroc et Israël : lecture économique de la structure des échanges et de ses effets
AIT-EZZI Younes
Le déficit commercial entre le Maroc et Israël : lecture économique de la structure des échanges et de ses effets
Introduction : un écart commercial qui se creuse
Alors que le Maroc et Israël continuent de renforcer leurs relations diplomatiques et économiques depuis la reprise des relations en décembre 2020, les données du commerce international révèlent un déséquilibre structurel profond dans la balance commerciale bilatérale. En 2025, le total des échanges de biens entre les deux pays a atteint environ 498,7 millions de dollars, enregistrant un déficit commercial au profit d’Israël de 262,8 millions de dollars, ce qui signifie que les importations marocaines en provenance d’Israël ont dépassé les exportations marocaines vers ce pays de près de trois fois.
Ce déficit n’est pas conjoncturel : il reflète un déséquilibre structurel dans la composition des échanges, dominé par la nature des biens échangés et leur concentration exceptionnelle dans un nombre limité de catégories, sans détail clair.
Structure des échanges : une concentration préoccupante dans une seule catégorie
Importations marocaines en provenance d’Israël : le chapitre 96 absorbe 87 % de la valeur
Le fait le plus marquant révélé par les données de la base Comtrade des Nations unies sur le commerce international est la concentration inhabituelle des importations marocaines en provenance d’Israël dans un seul chapitre tarifaire. Le chapitre 96, consacré aux « ouvrages divers », a représenté à lui seul 332,73 millions de dollars sur un total d’importations de 380,75 millions de dollars, soit 87,4 %.
Ce chiffre soulève plus d’une question, car les données publiques ne fournissent pas de détail suffisant pour déterminer la nature de la majeure partie des biens classés dans cette catégorie. La base Comtrade précise que les États peuvent soumettre certaines données commerciales à des règles de confidentialité nationale ; dans ces cas, les détails précis au niveau des codes tarifaires subordonnés n’apparaissent pas, tandis que leur valeur reste comptabilisée dans le chapitre tarifaire plus large. L’analyse indique que le Maroc applique un régime de confidentialité dit « négatif », qui lui permet de conserver l’information au niveau agrégé, tout en incluant les biens à usage militaire dans ses statistiques commerciales.
Le reste des catégories d’importations se répartit sur un large spectre, mais avec des valeurs relativement faibles : machines et équipements mécaniques (10,23 millions de dollars), produits chimiques divers (9,26 millions), produits chimiques inorganiques (7,69 millions), appareils optiques et médicaux (5,01 millions), produits chimiques organiques (4,30 millions), combustibles et huiles (3,35 millions), équipements électriques et électroniques (2,74 millions).
Exportations marocaines vers Israël : concentration sur le sucre et les véhicules
En revanche, les exportations marocaines vers Israël ont atteint, en 2025, environ 117,95 millions de dollars, en hausse d’environ 36,4 % par rapport à 86,5 millions de dollars en 2024. Ces exportations sont réparties de manière plus diversifiée, mais restent concentrées dans des produits à relativement faible valeur ajoutée :
· Sucres et sucreries : 61,27 millions de dollars (part la plus importante)
· Véhicules et véhicules de transport terrestre et leurs parties : 37,37 millions de dollars
· Textiles et vêtements : ils représentaient, les années précédentes, environ 76 millions de dollars, avec un recul notable en 2025.
Cette répartition révèle un paradoxe fondamental : le Maroc exporte des produits à faible valeur ajoutée (sucre, véhicules, textiles), tandis qu’il importe des produits industriels et technologiques relevant de catégories non détaillées, ce qui aggrave le déficit commercial et soulève des questions sur l’utilité économique de la normalisation.
Évolution des échanges : de 22 millions à 498 millions de dollars
Les échanges commerciaux entre les deux pays ont connu une évolution ascendante et irrégulière depuis la reprise des relations :
Année Valeur des échanges Remarques
2020 22,8 millions de dollars Début de la reprise des relations
2021 41,8 millions de dollars Croissance progressive
2022 56,2 millions de dollars Accélération
2023 116,7 millions de dollars Bond de 107 %
2024 ~494 millions de dollars (importations seulement) Forte hausse
2025 498,7 millions de dollars Stabilisation à un demi-milliard
Cette croissance rapide cache des paradoxes essentiels : alors qu’Israël cherchait à porter les échanges à 500 millions de dollars par an, un seuil désormais proche d’être atteint, les importations marocaines doublent à un rythme bien plus rapide que les exportations, ce qui creuse le déficit commercial d’année en année.
Accords commerciaux : l’absence d’accord de libre-échange comme obstacle structurel
Malgré les avancées diplomatiques, le cadre juridique des échanges commerciaux entre les deux pays reste incomplet. Jusqu’en 2026, les négociations sur un accord de libre-échange (ALE) demeurent bloquées, et les deux parties opèrent dans un régime douanier classique qui renchérit les coûts et entrave les transactions.
En octobre 2024, les deux pays ont signé des accords de coopération économique visant à doubler les échanges commerciaux de 130 millions de dollars à 500 millions de dollars en cinq ans, incluant des exonérations douanières, des facilités pour les importateurs et des échanges de visites de missions commerciales. Ils ont également signé un accord de coopération commerciale maritime en mai 2023, ratifié côté israélien en mai 2025.
Toutefois, l’absence d’un accord de libre-échange global demeure l’obstacle majeur : elle prive les exportateurs marocains d’avantages préférentiels étendus sur le marché israélien et limite leur capacité à concurrencer les produits d’autres pays bénéficiant d’accords similaires.
Secteurs de coopération stratégique : au-delà du commerce de biens
La coopération économique entre les deux pays dépasse le commerce de biens pour couvrir des secteurs stratégiques :
· Défense : en février 2026, le Maroc a signé un contrat avec la société Elbit Systems pour l’achat de 36 systèmes d’artillerie automoteurs de type Atmos 2000, ce qui a fait d’Israël le troisième fournisseur de défense du royaume en 2023. La coopération s’étend également aux industries aéronautique et militaire, avec des contrats atteignant un milliard de dollars pour l’achat de satellites de renseignement.
· Agriculture et technologie : la coopération couvre l’agriculture, la santé et l’énergie, avec un intérêt israélien pour les produits alimentaires et agricoles marocains et le secteur des voitures électriques.
· Tourisme : il a été affecté négativement par la guerre de Gaza, avec un recul des vols entre les deux pays.
Le déficit commercial : comparaison régionale
Pour donner une image plus claire de l’ampleur de la relation commerciale, il suffit de comparer les échanges maroco-israéliens à ceux entre Israël et les Émirats arabes unis, autre signataire des accords d’Abraham. En 2023, le commerce entre Israël et les Émirats a dépassé 650 millions de dollars, contre seulement 116,7 millions de dollars avec le Maroc. Cet écart important reflète la faible compétitivité marocaine sur le marché israélien et la sous-exploitation des opportunités disponibles.
Risques et enjeux : l’impact du déficit sur l’économie nationale
L’effet direct du déficit commercial croissant est l’épuisement des devises fortes, ce qui accroît la pression sur la balance commerciale globale du Maroc. Mais les effets sont plus profonds :
1. Absence de transfert de technologie : la très forte concentration des importations dans les « ouvrages divers », sans détails clairs, nourrit la crainte qu’une part importante de ces importations ne soit pas destinée à l’investissement productif, mais à la consommation ou à des transactions particulières.
2. Faiblesse des exportations industrielles : malgré une relative diversification des exportations marocaines, la majorité d’entre elles sont à faible valeur ajoutée (sucre, textiles, véhicules) et ne reflètent pas la capacité du Maroc à concurrencer les industries technologiques avancées.
3. Risques géopolitiques : la continuité des échanges commerciaux dépend de la stabilité régionale, et toute escalade dans la région pourrait entraîner un recul brutal des échanges, comme cela s’est partiellement produit pendant la guerre de Gaza.
Conclusion : un déficit qui exige un traitement structurel
Le déficit commercial entre le Maroc et Israël, qui a atteint 262,8 millions de dollars en 2025, n’est pas un simple chiffre dans la balance commerciale : il reflète un déséquilibre profond dans la structure de la relation économique. Les importations se concentrent dans une catégorie opaque qui absorbe 87 % de leur valeur, tandis que le Maroc exporte des produits traditionnels à faible valeur ajoutée. Avec l’absence d’un accord de libre-échange et la persistance d’obstacles structurels, il est difficile pour Rabat de présenter la normalisation comme une « affaire gagnante » pour l’économie nationale, surtout face à un rejet populaire proche de 89 % et à des risques géopolitiques qui menacent la continuité des flux commerciaux.
Références
1. Près d’un demi-milliard de dollars : des données onusiennes révèlent l’ampleur du commerce entre le Maroc et Israël en 2025, site « Al Omk », 24 août 2026.
2. Le commerce Maroc-Israël approche du demi-milliard de dollars en 2025, Anbaa Marrakech, 25 août 2026.
3. Les importations marocaines en provenance d’Israël reculent de 113 millions de dollars et se concentrent sur les produits manufacturés, Telegraphe.ma, 27 août 2026.
4. Le Maroc déclare 380 millions de dollars d’achats à Israël, Israël n’en voit que 116 millions, Bladi.net, 18 août 2026.
5. Maroc-Israël : une croissance trompeuse qui cache un potentiel encore largement inexploité, Quid.ma, 4 février 2026.
6. Israël et le Maroc signent des accords de coopération, Nabaa Al-Ordon, 8 octobre 2024.
7. Les exportations marocaines vers Israël augmentent de plus de 36 %, elmaouid.dz, 26 août 2026.
8. Les échanges commerciaux entre le Maroc et Israël dépassent 141 millions de dollars en 2024, Cap24.ma, 12 septembre 2025.
9. La ministre Nadia Fettah Alaoui enregistre un recul des relations économiques entre le Maroc et Israël, Hespress, 17 octobre 2025.
10. Le Maroc achète deux satellites israéliens pour un milliard de dollars, Al-Alam TV, 23 juillet 2024.
