
Ceuta et Melilla : quand la « souveraineté » devient une carte électorale
À l’heure où les positions internationales divergent et où les alliances se recomposent, le roi d’Espagne Felipe VI a choisi d’effectuer la première visite royale à Ceuta et Melilla depuis son accession au trône en 2014, et la première depuis la visite controversée de Juan Carlos en 2007. Une visite qui intervient plus de deux mois après un afflux sans précédent de plus de 70 000 migrants vers Ceuta, et moins de sept semaines avant des élections anticipées dont l’immigration devrait être l’un des principaux enjeux. Alors que le roi d’Espagne affirme que les deux villes sont « partie intégrante » de l’Espagne et « ne sont pas négociables », le Maroc observe un silence officiel calculé, que des observateurs lisent comme la volonté d’éviter de se laisser entraîner dans une polémique qui pourrait servir des calculs politiques internes espagnols.
Ceuta et Melilla dans le contexte de l’alignement international
Cette visite ne s’inscrit pas dans un vide international. Alors que l’Espagne, dirigée par le Premier ministre Pedro Sánchez, a adopté une position avancée en refusant de participer aux frappes américano-israéliennes contre l’Iran, en fermant son espace aérien aux avions américains et en refusant l’utilisation des bases de Rota et Morón dans les opérations militaires, qualifiant ces frappes d’« illégales ». Cette position « honorable », cohérente avec le refus espagnol de la guerre en Irak en 2003, a placé Madrid face à Washington, qui a menacé de rompre les relations commerciales et étudié des options pour sanctionner l’Espagne au sein de l’OTAN.
Alors que l’Espagne renforçait sa position de voix internationale opposée à l’usage illégal de la force, le choix de réaffirmer sa « souveraineté » sur Ceuta et Melilla à ce moment précis soulève des questions fondamentales. Pourquoi les deux villes deviennent-elles une priorité interne espagnole maintenant, à l’approche du scrutin législatif ?
La réponse réside en partie dans la politique intérieure espagnole. Après la crise migratoire de juillet, la droite espagnole a trouvé un terreau fertile pour intensifier son discours anti-marocain et accuser Rabat de laxisme dans le contrôle des frontières. Les partis d’extrême droite ont exploité cette carte pour présenter le gouvernement socialiste comme « faible » face à Rabat. La visite du roi vient donc répondre à cette campagne et signaler que l’institution monarchique, et pas seulement le gouvernement, soutient la souveraineté espagnole sur les deux enclaves.
Mais surtout, cette visite revêt une dimension stratégique plus profonde : tenter de dissocier le dossier de Ceuta et Melilla et des îles occupées (les îles Chafarinas, Badis et le Rocher) de celui du Sahara marocain. Depuis 2022, lorsque l’Espagne a modifié sa position historique sur le Sahara et soutenu le plan marocain d’autonomie comme base de règlement du conflit, la coopération maroco-espagnole en matière de migration, de sécurité et d’économie repose sur une approche transactionnelle fondée sur la séparation des dossiers. L’Espagne obtient un soutien marocain sur la migration, en échange de son soutien au Sahara. Dans ce contexte, la visite du roi dans les deux enclaves pourrait être une tentative de consolider cette dissociation : « Nous donnons le Sahara, mais Ceuta et Melilla sont hors de toute négociation ».
Les répercussions de la visite sur les relations bilatérales
Les premières répercussions ont commencé à se manifester au niveau populaire et civil marocain. Alors que les institutions officielles gardaient le silence, la Fondation Al-Faqih Al-Tétouani a condamné la visite, la qualifiant de « provocation flagrante contre les sentiments du peuple marocain et d’atteinte directe à l’esprit des relations historiques et stratégiques ». La Chambre des représentants a tenu une session extraordinaire pour discuter de la visite, et des protestations populaires ont éclaté près de Bab Sebta et dans d’autres villes marocaines.
Sur le plan officiel, le Maroc se trouve face à un dilemme délicat. D’un côté, il ne peut renoncer à revendiquer la marocanité de Ceuta, Melilla et des îles occupées, qui constituent des constantes nationales. De l’autre, il ne veut pas transformer les relations avec l’Espagne en confrontation menaçant un partenariat stratégique vital pour lui, notamment dans le dossier du Sahara et pour le Mondial 2030. Le discours du roi Mohammed VI devant le Parlement a fixé l’équation : « Le partenariat est un choix souverain et un engagement volontaire, et il ne saurait en aucun cas faire l’objet de pressions, de menaces ou de chantage. » Un discours qui porte un double message : l’attachement au partenariat et le refus du chantage en même temps.
Mais la question la plus profonde concerne l’avenir des relations. Si la visite de 2007 a déclenché une crise diplomatique, celle de 2026 est différente, dans un contexte d’accumulation d’intérêts stratégiques qui pousse les deux parties à éviter de glisser vers une confrontation ouverte. De plus, l’Espagne, par sa position hostile à la guerre contre l’Iran, renforce son statut de partenaire digne de confiance, loin de la logique de « suiveur » qui caractérise les relations de certains pays européens avec Washington. Cette position pourrait lui conférer une influence accrue dans ses relations avec Rabat.
La séparation des dossiers : une stratégie à haut risque
La dissociation entre le dossier du Sahara et celui de Ceuta, Melilla et des îles occupées n’est pas nouvelle, mais la visite du roi lui donne une nouvelle dimension. Depuis que l’Espagne a soutenu le plan marocain d’autonomie, il est devenu clair que Madrid traite le Sahara comme un dossier négociable, et Ceuta et Melilla comme des « territoires espagnols » non négociables. C’est précisément cette dissociation qui constitue le principal point de divergence avec le Maroc.
L’expert en droit international Khaled Chiat indique qu’« aucune démarche, initiative ou visite ne peut conférer une légitimité à l’occupation », estimant que les visites et messages politiques visant à consacrer la présence espagnole à Ceuta et Melilla « ne reflètent qu’une tentative de donner un caractère naturel à une réalité qui demeure, du point de vue marocain, une occupation ». Mais il ajoute que le Maroc choisit « le dialogue et la diplomatie » plutôt que la logique de confrontation. Ce mélange entre le refus de légitimer l’occupation et l’attachement au dialogue détermine la position marocaine : aucune concession sur le droit, et aucune dérive vers la confrontation.
En définitive, la visite du roi d’Espagne à Ceuta et Melilla n’est pas un simple événement protocolaire. Elle constitue un test pour une équation délicate : comment l’Espagne peut-elle renforcer son partenariat stratégique avec le Maroc dans des dossiers vitaux (migration, sécurité, Sahara, Mondial 2030) tout en affirmant sa « souveraineté » sur des territoires revendiqués par le Maroc ? Et comment le Maroc peut-il rejeter cette « souveraineté » sans perdre un partenaire stratégique qui a montré, récemment, une autonomie vis-à-vis de Washington sur des questions sensibles ?
La réponse à ces questions déterminera non seulement l’avenir des relations maroco-espagnoles, mais aussi les contours de l’alignement régional et international dans la région du Maghreb. Alors que certaines puissances internationales s’emploient à redéfinir leurs alliances, le Maroc et l’Espagne se trouvent devant une opportunité historique de bâtir une relation exemplaire fondée sur le respect mutuel et les intérêts communs. Mais cette relation restera toujours menacée si Madrid continue de considérer Ceuta, Melilla et les îles occupées comme un « sujet non négociable », et si Rabat considère ce dossier comme une « question de souveraineté imprescriptible ».