Épisode 3 : La transition énergétique – L’hydrogène vert entre souveraineté et dépendance
AIT-EZZI Younes
Épisode 3 : La transition énergétique – L’hydrogène vert entre souveraineté et dépendanc
En février 2026, le gouvernement marocain a annoncé la sélection de cinq investisseurs nationaux et internationaux pour mettre en œuvre des projets d’hydrogène vert « stratégiques » dans les provinces du Sud, dans le cadre de l’« offre Maroc », une étape présentée médiatiquement comme un « modèle souverain » de transition énergétique. Quelques mois plus tard, en septembre 2026, la société suisse « H2 Global Energy » a annoncé deux projets représentant des investissements de 3,6 milliards de dollars, l’un pour la production d’ammoniac renouvelable à Béni Mellal, l’autre pour des dérivés d’hydrogène vert à Tanger. Sur le papier, le Royaume semble à l’aube d’une révolution énergétique. Mais derrière les annonces, une question fondamentale se pose : le Maroc dispose-t-il réellement des conditions de sa souveraineté dans ce secteur, ou ne fait-il que reproduire un nouveau modèle exportateur au profit de l’Europe ?
L’abondance naturelle ne signifie pas compétitivité
La position géographique du Maroc, son ensoleillement et ses vents puissants devraient lui conférer un avantage compétitif décisif dans la production d’hydrogène vert. Mais une étude publiée par l’institut allemand ISFH en septembre 2026 a balayé cette hypothèse. La modélisation a montré que le coût de l’hydrogène produit au Maroc et exporté vers l’Allemagne pourrait rester supérieur d’environ 32 % au coût de sa production directe en Allemagne à l’horizon 2035, avant que l’écart ne se réduise à 12,4 % à l’horizon 2050.
La raison ne tient ni au soleil ni au vent, mais au coût du capital. Dans les scénarios retenus, les coûts financiers peuvent représenter jusqu’à 35,9 % du coût actualisé de production d’hydrogène au Maroc, contre seulement 10,8 % en Allemagne. Autrement dit, même si l’électricité renouvelable marocaine est moins chère, le coût de financement des projets géants — en raison des risques souverains et de la faiblesse des mécanismes de garantie — engloutit cette avance. La conclusion des chercheurs est claire : « réduire les risques financiers du projet peut parfois être aussi déterminant que réduire le coût de la technologie ».
Cela signifie que l’« avantage naturel » du Maroc ne se transforme pas automatiquement en avantage économique. Sans mécanismes de garantie souveraine, sans financement concessionnel et sans clarté réglementaire, l’hydrogène marocain pourrait rester incapable de concurrencer la production européenne locale, même avec l’amélioration de l’efficacité technique.
L’obstacle majeur : l’absence d’acheteurs, non de financement
En mai 2026, un rapport de l’organisation Green Hydrogen (GH2) est parvenu à une conclusion frappante : le principal obstacle au développement des projets au Maroc n’est pas le manque de financement, mais l’absence de demande. Sur six projets répertoriés, cinq restent au stade de la pré-ingénierie de détail (pre-FEED), en raison de l’absence de contrats d’achat fermes, selon le directeur exécutif de l’Agence « Mazen », Naufal El Fadl.
Un rapport de Hespress, publié en janvier 2026, confirme ces données : « Le Maroc fait face à l’absence de contrats d’achat fermes, à des infrastructures limitées et à une dépendance à l’égard d’équipements importés, ce qui ralentit la concrétisation des projets annoncés ». Il ajoute que les projets marocains sont majoritairement orientés vers l’Europe, et particulièrement l’Allemagne, ce qui signifie que « la crédibilité des annonces dépend autant de la capacité à sécuriser des accords d’achat que de la disponibilité des réseaux et des ressources énergétiques ». Sans garanties de revenus via des contrats à long terme, « même les projets les mieux situés peuvent s’arrêter ou être retardés ».
Cette situation n’est pas propre au Maroc ; sur l’ensemble du continent africain, sur 78 projets annoncés, seuls deux petits projets sont réellement en exploitation, en Namibie, d’une capacité totale ne dépassant pas 17 mégawatts. Mais pour le Maroc, qui mise sur ce secteur comme pilier de sa souveraineté énergétique, l’attente pourrait être coûteuse.
La dépendance technologique : importer la machine censée fabriquer la souveraineté
Les données révèlent que le Maroc, à l’instar de ses voisins, « importe pratiquement tous les électrolyseurs et équipements spécialisés », ce qui ajoute un facteur de complexité et de coût. Le projet de « souveraineté » énergétique repose sur une technologie entièrement importée, de l’électrolyseur aux systèmes de contrôle. Même lorsque des projets phares sont annoncés, comme le « Guelmim Green Hydrogen Valley » soutenu par la Banque africaine de développement à hauteur de 5,28 millions de dollars, ce soutien est uniquement destiné à « préparer les projets et à les rendre bancables », et non à développer la technologie localement.
Le paradoxe est que l’Égypte, confrontée aux mêmes défis, a imposé un taux de contenu local de 20 % et restreint le recours à la main-d’œuvre étrangère, dans une tentative de lier la fabrication locale à la transition énergétique. Le Maroc, en revanche, ne montre jusqu’à présent aucun signe d’une politique similaire visant à imposer l’intégration technologique locale dans les projets d’hydrogène.
Justice sociale et environnementale : qui paie le prix ?
En février 2026, l’institut Transnational Institute a publié une étude sur la situation de « Guelmim-Oued Noun », concluant que les grands projets d’hydrogène vert au Maroc « marginalisent les communautés locales et les écosystèmes, et suscitent des inquiétudes concernant l’utilisation des terres, les ressources en eau, le développement local et le déplacement des populations ». L’étude souligne que la « nature exportatrice » de ces projets les rend « dépendants des fluctuations du marché et de la demande extérieure », ce qui accroît leur vulnérabilité économique.
Le problème ne se limite pas à la terre, il s’étend à l’eau. La production d’hydrogène vert nécessite des quantités énormes d’eau, dans un pays qui souffre d’un stress hydrique structurel. Un expert a averti dans une déclaration à 2M.ma que « la hausse du coût du dessalement pourrait affecter la viabilité économique des projets d’hydrogène vert », appelant à « des cadres juridiques stricts pour protéger les ressources en eau souterraines et garantir leur non-épuisement ».
L’étude du Transnational Institute pose une question fondamentale sur la nature de la transition : « S’agit-il d’une transition juste, ou d’un blanchiment vert néocolonial ? », soulignant que « la course à l’hydrogène vert dissimule une alliance stratégique entre entités européennes, géants corporatifs et élites marocaines », et que « les problèmes de transparence et la marginalisation des voix locales dans les processus de décision compromettent le caractère démocratique de la transition énergétique ».
Des revenus « souverains »… vers où ?
En l’absence de contrats d’achat fermes, d’infrastructures incomplètes et d’une technologie entièrement importée, il est difficile de parler de « souveraineté énergétique » au sens strict. Les projets annoncés, avec leurs chiffres vertigineux (23 milliards de dollars pour les quatre projets soutenus par la Banque africaine de développement, et 20 gigawatts de capacités solaires et éoliennes), n’en sont encore qu’au stade de la planification. La question s’impose : lorsque ces projets entreront en production, qui achètera l’hydrogène ? À quel prix ? Et qui conservera la valeur ajoutée ?
L’orientation exportatrice vers l’Europe, que reflètent les déclarations des responsables et les rapports internationaux, signifie que le Maroc pourrait répéter le modèle automobile : une plateforme de production au service d’autres marchés, avec une valeur ajoutée locale limitée et une dépendance aux fluctuations de la demande extérieure. Si 96 % des bénéfices du secteur automobile reviennent à des actionnaires étrangers, qu’est-ce qui garantit que l’hydrogène vert ne suivra pas la même voie ?
Conclusion : un projet souverain… avec financement, technologie et clients étrangers
On ne peut nier que le Maroc possède des atouts naturels exceptionnels et que les annonces d’investissement se succèdent. Mais l’écart entre l’annonce et la mise en œuvre reste large. L’absence de contrats d’achat, le coût élevé du capital, la dépendance technologique et les impacts sociaux et environnementaux non calculés sont autant d’indicateurs que la « souveraineté énergétique » pourrait relever du slogan plutôt que de la réalité.
La question centrale n’est pas : combien de milliards de dollars seront investis dans l’hydrogène vert marocain ? Mais : qui détient la technologie ? Qui achète le produit ? Qui conserve la valeur ajoutée ? Et qui supporte le coût environnemental et social ?
C’est ce que nous tenterons de déconstruire dans l’épisode 4, à travers l’analyse du marché du travail : la crise du chômage et des inégalités face à une croissance économique qui ne crée pas suffisamment d’emplois.
Prochain épisode : Le marché du travail – Chômage et inégalités face à une croissance sans emplois.